En bref
En effectuant des analyses isotopiques sur des échantillons de dents d’Australopithèques datant de 3,5 millions d’années, des archéologues et des géochimistes (Lüdecke, et al. (2025)ici) ont mesuré le ratio des isotopes N15/N14, d’une dent suggérant qu’ils avaient un régime alimentaire pauvre en protéines de mammifères.
Alors que la consommation de viande est considérée comme un tournant majeur dans l’évolution de nos ancêtres hominidés, ces données ont été interprétées comme un signe qu’elle est apparue bien plus tôt qu’on ne le pensait. Ce n’est pas juste une question chronologique… Cette recherche touche une question controversée scientifiquement et socialement.
Il y a une hypothèse qui anime le débat scientifique : que la consommation de viande aurait permis le développement d’un gros cerveau au cours de l’évolution humaine. De plus, sur fond de débat actuel dans les médias sur la consommation de viande ou de végétal pour des raisons de santé et d’impact climatique, l’affirmation « nos ancêtres étaient végétariens » peut augmenter l’écho médiatique.
L’article d’origine titre pourtant – bien plus factuellement – Australopithecus at Sterkfontein did not consume substantial mammalian meat.
Et il est surtout focalisé sur l’exploit technologique : appliquer à l’émail de dents datant de 3.5 millions d’années une technique jusqu’alors limitée à 200’000 ans
Cette tendance à mettre en avant une ( partie de) la conclusion en la présentant sous un angle sensationnaliste est inévitable… encourage le lecteur à aller vérifier dans l’article d’origine : ici
Les médias présentent souvent les résultats de la recherche comme s’il s’agissait de réponses définitives. Cela a été bien montré par Green Staerklé & Clémence (2002), et repris dans la vidéo dans les conférences scientifiques 2025 de Culture& Rencontre
Situer le contexte et les méthodes pour prendre la mesure de l’affirmation « nos ancêtres végétariens »
Le titre de la recherche recadre déjà bien l’affirmation : « Australopithecus at Sterkfontein did not consume substantial mammalian meat. »
Sarah Dirren reçoit Ludovic Slimak, archéologue, chercheur CNRS, spécialiste des comportements des premiers hominidés en particulier, les sociétés néandertaliennes. rts
Ludovic Slimak dans l’émission CQFD de la RTS (ici) nuance d’entrée : Australopithecus africanus n’est pas notre ancêtre direct il y a un buissonnement d’hominines et cette branche va s’éteindre. Avec son humour pince-sans-rire, il ironise « voyez ce qu’ils sont devenus ».
Slimak souligne que l’argument que la croissance du cerveau aurait pu se faire déjà sans la consommation de viande n’est pas très fort car ces australopithèques n’ont pas un cerveau bien grand – presque comme un chimpanzé dit-il.
Par ailleurs cette remise en question repose sur l’idée d’un lignage linéaire – que Slimak a bien indiqué ne pas correspondre à nos connaissances actuelles (cf ci-contre image provenant de « L’évolution de l’homme, un dessin qui prête à confusion… ici sur l’excellent site
encourage le lecteur à aller vérifier dans l’article d’origine : ici
Hypothèse : le carnivorisme aurait permis un gros cerveau
L’hypothèse du carnivorisme comme facteur ayant permis l’accroissement du cerveau est discutée de manière nuancée dans l’article de Lüdecke, et al. (2025) ici « Increased consumption of animal foods by our early ancestors is widely considered to have had a major impact on the evolution of the hominin lineage (Thompson, et al. (2019) ici ). However, the importance of the transition to animal product consumption compared with the development of other strategies such as processing and cooking plant foods remains unclear. » Ils posent ainsi le contexte et montrent qu’il y a encore besoin de recherches – justifiant l’importance de leur prouesse technique.
Une prouesse technique surtout
Slimak souligne que l’apport principal de cet article est la prouesse technique: Lüdecke et al. (2025) ici ont réussi améliorer une technique connue ( le ratio des isotopes N15/N14 dans le collagène) qui révèle la consommation de viande mammalienne.
« Lors de la digestion des aliments par les animaux, les réactions biochimiques favorisent l’isotope « léger » de l’azote (¹4N). En conséquence, les produits de dégradation formés dans leur organisme contiennent une plus forte proportion de ¹5N. L’excrétion de ces composés azotés « légers » via l’urine, les excréments ou la sueur entraîne une augmentation du rapport entre l’azote « lourd » (¹5N) et l’azote « léger » dans leur organisme par rapport à leur alimentation. Ainsi, les herbivores présentent un ratio isotopique de l’azote plus élevé que les plantes qu’ils consomment, et les carnivores, à leur tour, ont un ratio encore plus élevé que leurs proies. Par conséquent, plus le rapport ¹4N/¹5N est élevé dans un échantillon de tissu, plus la position trophique de l’organisme dans la pyramide alimentaire est haute. » Traduction de Wits University, news, (2025)iciDépassant largement la limite antérieure à ~200’000 ans de cette technique, Lüdecke et al. (2025) ici ont réussi à mesurer le ratio de ces isotopes dans l’émail de dents datant de 3.5mio d’années provenant du site de Sterkfontein.
Viande = protéine animal ou seulement de mammifère ?
Slimak souligne aussi qu’on mesure la viande de mammifères car la méthode ne détecte pas l’éventuelle consommation d’insectes (les chimpanzés et autres grands singes mangent beaucoup de termites souligne-t-il) ou d’oeufs, voire de poisson.
Ainsi cette étude montre seulement que « Australopithecus at Sterkfontein did not consume substantial mammalian meat » comme le titrent Lüdecke et al. (2025). encourage le lecteur à aller vérifier dans l’article d’origine : ici
Slimak indique aussi que pour consommer de la viande (de mammifère, donc) il faut une organisations sociale, des outils pour dépecer, etc. « Lüdecke, et al. (2025) ici disent bien que « the importance of the transition to animal product consumption compared with the development of other strategies such as processing and cooking plant foods remains unclear ». Et il ne semble guère y avoir de certitudes solide sur ces questions aussi loin dans le passé.
Il rappelle encore que le site est un grotte dans laquelle des effondrements ont protégé les restes mais pourraient bien avoir chamboulé la stratigraphie. Ce qui rend ‘autant plus intéressante cette étude qui discute à partir de mesures dans les dents et non pas dans les restes retrouvés à coté qui pourraient provenir d’une autre époque ou d’un autre animal. Il fait implicitement référence à la figure 1 de Lüdecke et al. (2025).
Même l’université hôte des chercheurs sensationnalise un peu
L’uni de Sterkfontein commente fièrement les travaux de l’équipe – mais ne peut s’empêcher de leur donner un peu de sensationnalisme dans le titre en parlant de viande sans préciser
« Les isotopes d’azote dans l’émail dentaire n’indiquent aucune consommation de viande chez Australopithecus
Des recherches publiées dans Science montrent qu’Australopithecus, un ancêtre humain vivant en Afrique australe il y a environ 3,5 millions d’années, consommait principalement des plantes, sans indice de consommation significative de viande.
Méthodes
L’équipe a analysé les isotopes d’azote dans l’émail dentaire fossile de sept individus Australopithecus, comparant ces données avec celles d’animaux contemporains (primates, herbivores, carnivores). L’émail, tissu particulièrement résistant, conserve la signature isotopique des régimes alimentaires pendant des millions d’années.
Les isotopes d’azote permettent d’estimer la position trophique. Les herbivores présentent un ratio isotope 15N/14N plus élevé que les plantes qu’ils consomment, tandis que les carnivores ont un ratio encore plus élevé. Les échantillons Australopithecus ont révélé des ratios bas, similaires à ceux des herbivores, indiquant un régime majoritairement végétarien.
Résultats et perspectives
Bien qu’une consommation occasionnelle d’œufs ou d’insectes ne puisse être exclue, ces hominidés ne chassaient pas régulièrement de grands animaux, contrairement aux Néandertaliens.
Les chercheurs prévoient d’étendre leurs analyses à d’autres espèces et périodes, en Afrique et en Asie du Sud-Est, pour mieux comprendre l’apparition de la consommation de viande et son rôle éventuel dans l’évolution humaine.
Ces travaux, soutenus par la Société Max Planck et le programme Emmy Noether, offrent de nouvelles perspectives pour explorer les régimes alimentaires anciens et leur impact évolutif. » Traduction de Wits University, news, (2025)ici
(Les membres Jump-To-Science peuvent obtenir ces articles…).
Références:
- Lüdecke, T., Leichliter, J. N., Stratford, D., Sigman, D. M., Vonhof, H., Haug, G. H., Bamford, M. K., & Martínez-García, A. (2025). Australopithecus at Sterkfontein did not consume substantial mammalian meat. Science, 387(6731), 309‑314. https://doi.org/10.1126/science.adq7315
- Green Staerklé, E., & Clémence, A. (2002). De l’affiliation des souris de laboratoire au gène de la fidélité dans la vie : Un exemple de transformation du savoir scientifique dans le sens commun. In C. Garnier & W. Doise (Éds.), Représentations sociales. Balisage du domaine d’études. Montréal : Éditions nouvelles, pp. 147—155, 2002. (p. 147‑155).
- L’évolution de l’homme, un dessin qui prête à confusion… (s.d.). Hominides,com . https://www.hominides.com/dossiers/evolution-des-especes/dessin-evolution-homme-faux-et-confusant/
- Thompson, J. C., Carvalho, S., Marean, C. W., & Alemseged, Z. (2019). Origins of the Human Predatory Pattern : The Transition to Large-Animal Exploitation by Early Hominins. Current Anthropology, 60(1), 1‑23. https://doi.org/10.1086/701477
- Wits University. (2025, january 17). Three million years ago, our ancestors were vegetarian [University web site- news section]. University of the Witwatersrand, Johannesburg. https://www.wits.ac.za/news/latest-news/research-news/2025/2025-01/three-million-years-ago-our-ancestors-were-vegetarian.html